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Au cœur du lac Kivu, sur l’île d’Idjwi, la beauté des paysages contraste avec une réalité souvent invisibilisée. À Bugarula, dans la chefferie RUBENGA du territoire d’Idjwi, des femmes autochtones communément appelées Pygmées portent un héritage culturel précieux tout en luttant quotidiennement pour survivre.

Reportage:  Alain WANDIMOYI

Ces femmes ont transformé la poterie en bouée de sauvetage. Pour nourrir leurs familles, elles parcourent les collines à la recherche d’argile, la malaxent, la façonnent en pots et en braseros, puis la font sécher et cuire dans des fours artisanaux avant de se rendre au marché. Un processus long, exigeant, éprouvant. Derrière chaque objet se cache une histoire de courage, de fatigue et d’espoir.

Ces peuples autochtones sont à la merci d’une oisiveté qui ne dit pas son nom : les hommes vadrouillent dans les rues à la recherche de tâches, hélas ! Ici, les femmes portent le fardeau. Pour Méthode Sardine, quant à lui, il regrette que ce soit la femme qui soit au centre de leur survie : « Quand on ne trouve rien, ce sont nos femmes qui font la poterie ; c’est grâce à elles que nous survivons. Regardez même où nous passons nos nuits : nos huttes n’ont pas de toiture, nous dormons à même le sol et les moustiques nous piquent sans cesse. Nous sommes entourés par cette forêt et nous ne pouvons même pas couper le chaume pour couvrir nos cases. Si nous avions un espace qui nous soit propre, où nous pourrions aussi exploiter la terre et trouver l’argent nécessaire à notre survie. »

Mais ce savoir-faire ancestral de ces femmes ne suffit pas à les sortir de la précarité : « Je fabrique les pots, je les brûle et je les vends à un prix qui varie de 1 000 FC à 3 000 FC, soit moins d’un dollar par pièce, mais j’aime mon travail qui me nourrit, moi et ma famille », raconte Francine MASUMBUKO, orpheline et mère de plusieurs enfants.

Une ingéniosité née de l’exclusion

Ces femmes comblent un vide que la société a laissé se creuser : l’inégalité dans le partage des ressources. Beaucoup n’ont pas de terres à cultiver. L’accès au travail agricole reste limité, et lorsqu’elles trouvent un emploi dans les champs d’autres communautés, la rémunération est souvent dérisoire et insuffisante pour nourrir leurs enfants.

Face à cette marginalisation, la poterie devient une stratégie de survie, un acte de résistance silencieuse, un héritage transmis de génération en génération pour préserver la dignité : « J’ai hérité ce savoir de mes ancêtres. Le fruit de mon travail aide la communauté bantoue à conserver et à cuire les aliments, et les braseros que je fabrique servent à préparer et à chauffer la nourriture. Quand on me paie, l’argent sert juste à acheter un peu de farine et le SAMBAZA », regrette Olive Bonsoir, mère de six enfants.

Un prix humain trop lourd

Les femmes autochtones de Bugarula vivent une situation difficile, marquée par la pénibilité, l’insécurité économique et l’absence de soutien. Malgré leur contribution significative à l’économie familiale et à la protection de l’environnement, elles restent invisibles dans les politiques publiques : « C’est étonnant ! Lorsque le monde entier se mobilise pour apporter de l’aide, il oublie les peuples autochtones qui liment ici à Bugarula, avec toutes les difficultés possibles », déplore Emeline MAMNOLEO, représentante de ces femmes. « Ils donnent tout aux Bantous, alors qu’ils ont presque tout. Nos enfants sont chassés des écoles parce que nous n’avons rien pour payer leurs scolarités, nous n’avons rien pour nous soigner… C’est compliqué, nous sommes aussi des humains. Que le monde entier entende notre cri de détresse ! »

Leur contribution va au-delà de l’économie familiale : en valorisant des matériaux naturels, elles participent à la protection de l’environnement et à la préservation d’un patrimoine culturel unique. Mais malgré cela, elles vivent dans des conditions difficiles, sans accès à la terre, aux soins de santé, à l’éducation pour leurs enfants…

Emeline MAMNOLEO lance un appel pressant aux autorités et aux partenaires : « Nous menons une vie difficile, nous n’avons pas de travail ni de terre à cultiver… Nous vivons sur cette colline de Bugarula grâce à la bonté du chef de la chefferie RUBENGA. Aujourd’hui, ces femmes élèvent la voix. Elles demandent des solutions concrètes : un accès à la terre pour cultiver, des logements décents, la scolarisation de leurs enfants, l’accès aux soins de santé, un appui à leurs activités artisanales pour transformer leur talent en véritable autonomie économique. »

Leur plaidoyer s’adresse au gouvernement, aux organisations humanitaires et à la société civile. Regardez cette communauté, c’est reconnaître une injustice historique : « Nous demandons un soutien auprès des humanitaires et du gouvernement, qu’ils viennent en aide aux peuples autochtones de BUGARULA en nous achetant un espace où nous pouvons ériger des maisons et cultiver des champs. Que nos hommes trouvent aussi de l’occupation, au lieu de circuler inutilement dans la cité. Nous souffrons »

Reconnaître pour réparer

Les peuples autochtones d’Idjwi ont fait un pas important en acceptant de modifier leur mode de vie pour protéger les forêts et l’environnement. En retour, ils demandent simplement le droit de vivre dignement. Ces femmes ne cherchent pas la charité, mais la reconnaissance, l’équité et l’opportunité de transformer leur savoir en avenir : « Oui, ce pot que nous fabriquons nous aide à survivre, mais cela ne suffit pas », déplore l’une de femme : “Aujourd’hui, nous n’avons rien fabriqué d’autre, pas de produits prêts pour la vente, et beaucoup d’entre nous vont passer la nuit sans manger. » Elles déplorent le manque de soutien, car aider ces artisanes, c’est préserver une culture, réparer une injustice et rappeler qu’au cœur d’Idjwi.