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Le concept ” Banyarwanda “, source des conflits
Le conflit armé actuel dans la partie Est de notre pays entre le gouvernement de la RDC et l’AFC-M23, soutenu militairement par l’armée rwandaise, exacerbe les tensions communautaires qui existaient déjà au Nord-Kivu et au Sud-Kivu. Certaines de ces tensions entre communautés sont tout simplement liées au flou artistique qui règne autour de certains concepts.
Ce flou est parfois, si pas souvent, entretenu par certains leaders d’opinion de l’Est qui ont trouvé là un bon créneau de manipulation de masse pour des intérêts politiques inavouables.
Dans le cadre de la recherche de pistes de solutions pour une paix durable à l’Est du pays, il nous semble qu’il serait utile d’apporter notre modeste contribution sur la compréhension du concept Banyarwanda. Ce terme polysémique, qui renvoie à diverses réalités ou interprétations, est la base de confusion et d’incompréhension dans l’esprit de beaucoup de nos compatriotes.
Définition des Banyarwanda
En RDC, le terme Banyarwanda, qui, étymologiquement, signifie en swahili ” Ceux du Rwanda “, désigne les habitants du Rwanda ou les rwandais. C’est-à-dire les citoyens du Rwanda pris comme pays. C’est le sens premier de ce mot et cela ne pose aucun problème de compréhension.
Mais au Congo, comme en Ouganda, en Tanzanie, au Burundi, on appelle aussi Banyarwanda les membres des communautés de culture rwandophone installés dans ces pays. C’est-à-dire ceux qui parlent le Kinyarwanda comme leur langue maternelle. En dehors du Rwanda, on retrouve ces communautés rwandophones installées dans plusieurs pays de la région des grands lacs : en Ouganda (les banyarwanda ougandais constituent 6% de la population ougandaise) ; là-bas, on les appelle les Bafumbira, en Tanzanie (dans la région de l’Akagera) et en RDC.
Situation géographique des Banyarwanda en RDC
Les communautés Banyarwanda sont, en RDC, installées dans les deux provinces du Kivu. Au Nord-Kivu, les banyarwanda sont dans les territoires de Rutshuru, Masisi, Nyiragongo et la ville de Goma. Au Sud-Kivu, ils sont dans le territoire de Kalehe, d’Uvira, de Fizi et de Mwenga. Les banyarwanda du Kivu sont repartis en trois groupes « ethniques » ou sociologiques : les hutus (C’est la grande majorité des banyarwanda du Congo), les tutsi et les twa, qu’on appelle aussi les pygmées. Tous les membres de ces trois groupes sociologiques parlent le Kinyarwanda comme langue maternelle.
Les trois catégories des Banyarwanda en RDC
La question des Banyarwanda de la RDC se complique un peu plus avec la présence des trois strates ou trois catégories de Banyarwanda au sein de la grande communauté Banyarwanda du Congo. En effet, en RDC, on distingue, dans cette communauté, les trois catégories suivantes :
– Les banyarwanda autochtones ;
– Les banyarwanda transplantés et
– Les banyarwanda refugiés.
1. Les banyarwanda autochtones
On appelle Banyarwanda autochtones les membres de la communauté Banyarwanda qui se sont retrouvés dans l’espace qui constituera la RDC lors du partage de l’Afrique entre les européens à la fin du 19e siècle et début du 20e siècle. Ce phénomène des tribus à cheval sur les frontières des Etats africains nouvellement constitués n’est pas propre aux Banyarwanda ; puisqu’il concerne plusieurs autres tribus de la RDC. Par exemple : les Nande et les Alur qui se retrouvent en RDC et en Ouganda. Les Bakongo, en RDC, en Angola et au Congo-Brazza. Les Ngbandi, en RDC et en Centrafrique, etc.
On retrouve ces rwandophones autochtones congolais au Nord-Kivu, essentiellement dans le territoire de Rutshuru. D’autres banyarwanda revendiquent leur présence comme autochtones dans le territoire de Nyiragongo et dans la ville de Goma, entre autres. Au Sud-Kivu, les banyarwanda autochtones sont établis dans le territoire de Kalehe (Hutu et Tutsi), et au confluent des 3 autres territoires (Uvira, Fizi et Mwenga). Ces rwandophones tutsi d’Uvira, Fizi et Mwenga au Sud-Kivu sont plus connus sous le nom de Banyamulenge ; qui veut dire en Swahili ” Ceux de Mulenge ” ou les habitants de Mulenge. Un autre article pourrait leur ê
tre consacré.
Lorsque les administrateurs de territoire (A.T) du nouvel Etat Indépendant du Congo (EIC), qui vient d’être proclamé à Vivi (première capitale du pays) le 1er juillet 1885, se déploient à l’Est, ils vont trouver ces groupes de Banyarwanda sur le territoire congolais. Un indice de leur autochtonie, par exemple, est les noms de plusieurs sites du Nord-Kivu qui sont en Kinyarwanda : Rutshuru, les volcans Nyamulagira, Nyiragongo, etc. On sait que ce sont les autochtones qui donnent les n

oms aux sites. Par exemple. Kisantu, Inkisi, Mbanza-Ngungu, pour les Bakongo au Kongo-Central; Basankusu, Bokungu, Ingende, pour les Mongo à l’Equateur.
2. Les banyarwanda transplantés
A la fin de la première guerre mondiale (1914-1918), les pays vainqueurs (France, Angleterre, Etats-Unis,…) vont confisquer au pays vaincu (l’Allemagne) toutes ses colonies africaines et se les partager. L’Angleterre et la France se partagent le Togo et le Cameroun (colonies allemandes) ; l’Angleterre prend la Tanzanie (ancienne Tanganyika), l’Afrique du Sud s’accapare de la Namibie (colonie Allemande). La Belgique reçoit en 1923, comme butin de guerre, le Rwanda-Urundi (colonie allemande). En 1925, pour faciliter la gestion de ses colonies, la Belgique crée une entité politique dénommée Congo-Belge, Ruanda-Urundi. Dans cette entité, le territoire du Ruanda-urundi devient pratiquement la 7e province du Congo-Belge. On a le même gouverneur général qui est à Léopoldville, la même armée (La Force Publique Congolaise) qui assure aussi la sécurité au Ruanda-Urundi, la même monnaie (le franc Congolais), la même université officielle (l’Université Officielle du Congo Belge et du Ruanda-Urundi, devenue depuis l’Université de Lubumbashi).

 

La Mission Immigration Banyarwanda (MIB)
C’est dans ce cadre du Congo-Belge, Ruanda-Urundi que l’administration coloniale belge va lancer la mission MIB qui veut dire Mission Immigration Banyarwanda. L’objet de cette mission consiste à sensibiliser les populations du Rwanda pour qu’elles viennent s’installer dans le Kivu. A l’époque, les belges avaient besoin de beaucoup de mains-d’œuvres dans les activités agro-industrielles qui s’étaient développées au Kivu. Et aussi, il y avait un déséquilibre démographique entre le Rwanda (très forte densité) et le Kivu (faible densité).
Pour les belges, le déplacement des populations d’une province à l’autre dans un « même pays », le Congo, ne leur posait aucun problème politique ni moral. C’est dans la même logique que l’administration coloniale belge avait amené beaucoup de Kasaïens pour travailler dans les mines au Katanga. C’est ce qui explique la présence dans cette région d’une forte communauté Kasaïenne.
Cette campagne de déplacement des populations du Rwanda au Kivu va se faire pendant 20 ans à peu près (1930-1950). On estime que durant cette période, environ 40.000 familles rwandaises, en grande majorité des hutu, ont été amenées et installées au Congo ; essentiellement dans le territoire de Masisi, dans l’actuelle province du Nord-Kivu. Les descendants de ces familles sont appelés à l’Est du pays ” les transplantés “. C’est la deuxième strate de Banyarwanda du Kivu.
3. Les banyarwanda refugiés.
La troisième et dernière strate de banyarwanda est constituée par ceux qu’on appelle au Kivu les réfugiés de 1959.
En effet, à la suite de la mort suspecte du Mwami (Roi) Mutara III du Rwanda et son remplacement par le Mwami Kigeri V, les tensions intercommunautaires entre hutu et tutsi s’amplifient. Ces tensions vont dégénérer en violence au mois de novembre 1959. Cet épisode est aussi appelé ” la Toussaint rwandaise “. Les hutu vont se révolter en tuant environ 300 tutsi. Effrayés, 20.000 tutsi rwandais vont quitter leur pays pour se réfugier dans les pays voisins : au Congo (une grande majorité), en Ouganda (Paul Kagame et ses parents s’installent en Ouganda), en Tanzanie et au Burundi. Soulignons que la politique belge de ” diviser pour régner ” a joué un rôle important dans ce conflit qui opposa hutu et tutsi. La même année (1959), la même politique coloniale va conduire aux affrontements entre les luba et les luluwa à Luluabourg (actuelle Kananga).
En septembre 1961, les hutu abolissent le système monarchique dominé par les tutsi au Rwanda. En octobre 1961, Grégoire Kayibanda, le chef du parti politique Parmehutu (Parti du Mouvement de l’Emancipation Hutu) gagne les élections et devient le premier président du Rwanda. Le 1er juillet 1962, le Rwanda obtient son indépendance de la Belgique.
60.000 tutsi rwandais se réfugient au Congo
Mais les massacres interethniques vont se poursuivre jusqu’en janvier 1964. On estime qu’entre novembre 1959 et janvier 1964, plus de 130.000 rwandais tutsi ont quitté leur pays pour se réfugier dans les pays voisins. A peu près 60.000 d’entre eux sont venus au Congo. Ces exilés politiques banyarwanda installés au Congo entre 1959 et 1964 sont tous appelés indistinctement par les Congolais ” les réfugiés de 59 “.
En résumé, nous avons en RDC trois catégories de Banyarwanda : les autochtones (ceux que les belges ont trouvés sur le territoire congolais), les transplantés (ceux que les belges ont amenés et installés au Congo entre 1930 et 1950) et les réfugiés de 1959 (qui se sont mélangés avec les vagues successives de réfugiés rwandais de 1960 à 1964).
Il est aussi important de noter que le terme Banyarwanda que nous avons défini comme un ensemble de personnes appartenant à une communauté ayant la langue Kinyarwanda en partage, va connaître un glissement sémantique. En effet, depuis quelques décennies le mot Banyarwanda (munyarwanda au singulier) désigne le tutsi, en particulier.
L’origine des confusions
Ceci est à l’origine de graves confusions dans l’esprit de certains de nos compatriotes. Parce que cette appellation de munyarwanda a dans beaucoup de cas une connotation de nationalité, par application du faux syllogisme suivant :
” Tous les rwandais sont des banyarwanda
Les tutsi sont des banyarwanda
Donc tous les tutsi sont des rwandais. “
C’est ce raisonnement biaisé qui conduit certains compatriotes à contester la nationalité congolaise aux Banyarwanda en général et aux tutsi en particulier. Le raisonnement est biaisé parce que tous les banyarwanda ou tous les tutsi de la région des Grands Lacs, ne sont pas tous rwandais. Il y a des rwandais évidemment; mais aussi des ougandais, des tanzaniens, des burundais et des congolais.
La confusion sémantique est encore plus flagrante en lingala où les termes rwandais et tutsi sont des synonymes. Lorsqu’un congolais de l’Ouest vous dit qu’il a croisé un « rwandais », en fait il veut dire qu’il a croisé une personne ayant une morphologie tutsi. Le faciès devient un critère de nationalité congolaise. Alors que la nationalité est un concept juridique et non biologique ou morphologique.
Après avoir tenté d’expliquer le concept Banyarwanda et présenter les trois strates de cette grande communauté, il est très important d’apporter une réponse claire à la question qui est à la base des conflits armés et des massacres de populations à l’Est de notre pays. La question est la suivante : Les banyarwanda sont-ils des congolais ?
La question de la nationalité congolaise des Banyarwanda
C’est l’épineuse question de la nationalité. Avant de répondre à cette question, il serait judicieux de survoler succincte

ment l’histoire de la question de nationalité de Banyarwanda depuis l’indépendance du Congo en 1960.
Le principe d’octroi de l’indépendance au Congo-Belge le 30 juin 1960 est adopté à la table-ronde tenue à Bruxelles du 20 janvier au 20 février 1960. Par la suite, le Parlement belge va adopter une Loi fondamentale devant servir de Constitution provisoire à la nouvelle République du Congo. Et cette loi fondamentale met en place des institutions étatiques démocratiques : un Président de la République, un gouvernement dirigé par un premier ministre, un Parlement bicaméral (Sénat et Assemblée Nationale), des gouverneurs de province et d’assemblées provinciales).
La loi électorale du 23 mars 1960
Comme le nouveau pays se veut démocratique, les animateurs et membres de ces institutions doivent être élus. Il se pose alors la question de savoir qui peut être candidat et qui a le droit de vote. C’est la question de la nationalité. Malheureusement et bizarrement, la loi fondamentale n’a pas évoqué la question de la nationalité congolaise. Et cette question se pose essentiellement pour les Banyarwanda. Peuvent-ils participer aux élections générales prévues au mois de mai 1960 comme candidats ou comme électeur ?
La loi électorale du 23 mars 1960 adoptée par le parlement belge va répondre à ces questions en disposant que :
« Les ressortissants du Ruanda-Urundi, résidant au Congo depuis 10 ans au moins, étaient admis à voter ».
L’examen de cette disposition laisse penser que les belges reconnaissent la nationalité congolaise aux Transplantés de 1950. Mais pour le premier groupe de Banyarwanda, les autochtones, le problème ne se pose pas ; puisque, comme tous les autres congolais, ils ont la nationalité congolaise d’origine. Le troisième groupe de Banyarwanda, les réfugiés de 1959, ne sont pas concernés par cette disposition de la loi électorale de 1960 et ne sont donc pas congolais.
Mais comment cette question de nationalité des Banyarwanda va-t-elle évoluer de 1960 jusqu’à ce jour ? Suscitant au passage plusieurs conflits armés entre les groupes ethniques du Kivu et même des véritables guerres impliquant plusieurs états de la région des Grands Lacs : Zaïre-RDC, Rwanda, Ouganda, Burundi, Tanzanie…
Nous le verrons dans le prochain épisode.
A suivre !
Thomas LUHAKA LOSENDJOLA
Ancien président de l’assemblée nationale et vice-premier ministre, élu de Kinshasa.
Avocat au barreau de Kinshasa/Gombe
Chercheur indépendant
Vos observations, corrections et critiques sont les bienvenues
Photos des quelques Banyarwanda congolais.
1. Honorable Maguy Rwakabuba, députée nationale, élue de Rutshuru. Ancien Vice-ministre. Tutsie du Nord-Kivu
2. Professeur émérite Nyabirungu, de l’université de Kinshasa. Hutu de Rutshuru. Nord-Kivu
3. Elvis Mutiri wa Bashara, plusieurs fois élu député national de Goma. Actuellement député provincial du Nord-Kivu. Ancien ministre national du Tourisme. Hutu du Nord-Kivu
4. Azarias Ruberwa Manywa, ancien vice-président de la République et ministre d’État. Candidat à l’élection présidentielle de 2006. Originaire de Mulenge. Tutsi du Sud-Kivu
5. Alexis Gisaro, actuel ministre national des Infrastructures et ancien PDG de l’Onatra. Originaire de Mulenge. Tutsi du Sud-Kivu. Son père, l’honorable Gisaro, a été élu plusieurs fois député national (commissaire du peuple) sous la deuxième République.