La République démocratique du Congo donne aujourd’hui l’image d’un pays tiraillé entre plusieurs fronts. D’un côté, une crise sécuritaire persistante dans l’Est, marquée par l’avancée des forces regroupées sous la bannière de la FRN et la perte de contrôle de plusieurs territoires. De l’autre, une classe politique profondément divisée, où les rivalités entre l’Union sacrée, l’opposition et les différentes sensibilités politiques prennent progressivement le dessus sur les urgences nationales.
Cette cacophonie politique laisse une grande partie de la population perplexe. Alors que les institutions devraient concentrer leurs efforts sur la défense de l’intégrité territoriale, la restauration de l’autorité de l’État et la recherche d’une solution durable à la guerre, les déclarations contradictoires des acteurs politiques alimentent un climat de méfiance et d’incertitude.

Plus préoccupant encore, le discours politique semble progressivement s’éloigner des valeurs de cohésion nationale. Les accusations de tribalisme, de régionalisme, de stigmatisation linguistique et les amalgames identitaires gagnent du terrain. Une situation qui fait craindre une fracture sociale susceptible de dépasser les clivages politiques pour atteindre les fondements mêmes de l’unité nationale : « Aujourd’hui, parler le swahili peut suffire à certains pour vous assimiler à un Rwandais. Avoir un point de vue différent de celui défendu par les communicateurs du président de la République peut vous valoir une étiquette de traître ou de poison rwandais. Je crains que chacun campe sur sa position. C’est ainsi qu’un peuple finit par se diviser », regrette un habitant de Goma.
Cette stigmatisation linguistique et identitaire constitue un signal préoccupant dans un pays dont la diversité culturelle devrait être une richesse plutôt qu’un instrument de confrontation politique.
À l’Est, les populations entre les discours politiques et la réalité des armes
Pendant que Kinshasa bruisse des déclarations des communicateurs de l’Union sacrée, la réalité quotidienne des populations du Nord-Kivu et du Sud-Kivu reste dominée par l’insécurité, les déplacements forcés et les conséquences économiques de la guerre.

Depuis plusieurs années, les affrontements se sont intensifiés dans les territoires de l’Est. Des villes, des villages et des localités sont passés successivement sous le contrôle de différents acteurs armés. Dans les zones affectées, les populations vivent avec l’incertitude du lendemain, tandis que les institutions nationales peinent à apporter des réponses à la hauteur des enjeux : « Cela fait déjà quatre ans que la guerre s’intensifie. Des villes, des villages et des localités tombent les uns après les autres. Pendant ce temps, à Kinshasa, les communicateurs de l’Union sacrée semblent davantage préoccupés par le référendum et le changement de la Constitution. Sur le terrain, la population se retrouve entre deux feux », déplore un homme d’une cinquantaine d’années, rentré à Kiwanja, dans le territoire de Rutshuru.
Cette perception traduit le fossé grandissant entre les préoccupations des populations directement touchées par la guerre et les priorités affichées dans les débats politiques à Kinshasa.
Union sacrée : du slogan « peuple d’abord » à la bataille pour la Constitution
Dans la capitale congolaise, le débat politique est largement dominé par les tensions autour de la gestion du pouvoir, de la place de l’opposition et de l’éventualité d’une révision ou d’un changement de la Constitution.
Le slogan « Le peuple d’abord », autrefois présenté comme l’un des piliers du discours politique du pouvoir, fait aujourd’hui l’objet de nombreuses interrogations dans une partie de l’opinion publique. Des voix critiques estiment que les préoccupations de la population sont reléguées au second plan, au profit des intérêts politiques et des calculs de positionnement autour du pouvoir présidentiel.
La question de la liberté d’expression devient également un sujet de confrontation. Des acteurs de l’opposition dénoncent ce qu’ils considèrent comme une restriction progressive de l’espace démocratique, notamment à travers les pressions exercées sur les médias et les voix critiques.
Devos Kitoko, acteur politique de l’opposition, s’insurge contre cette situation et interpelle directement le pouvoir : « Vous fermez la rue, vous fermez la télévision, que laissez-vous aux citoyens ? » Une déclaration qui traduit les inquiétudes d’une partie de l’opposition face à ce qu’elle considère comme une réduction des espaces d’expression et de contestation démocratique.
La question du pluralisme médiatique se pose avec davantage d’acuité lorsque des journalistes et des médias font état de sanctions, de restrictions ou de pressions liées à leur couverture de l’actualité politique. La régulation du secteur audiovisuel et les décisions du Conseil supérieur de l’audiovisuel et de la communication (CSAC) alimentent également les débats sur les limites entre encadrement professionnel et liberté d’informer.
Dans le même temps, les réseaux sociaux deviennent des espaces de confrontation où les influenceurs politiques, les communicateurs et les militants diffusent des messages parfois contradictoires. La désinformation, les manipulations et les accusations personnelles compliquent davantage l’accès des citoyens à une information fiable.

Le musellement du débat public, un risque pour la cohésion nationale
Dans une démocratie, la contradiction politique ne devrait pas être assimilée à une trahison. Pourtant, plusieurs voix dénoncent une tendance à considérer toute critique du pouvoir comme une opposition à la nation ou une proximité avec les adversaires de la République.
Cette confusion entre critique du gouvernement, opposition politique et soutien à une rébellion constitue un risque pour le débat démocratique.
Lorsque les journalistes sont empêchés d’exercer librement leur métier, lorsque les opposants craignent de s’exprimer et lorsque les citoyens sont contraints de choisir entre plusieurs narratifs politiques, la société perd progressivement ses espaces de dialogue.
Des analystes estiment que cette situation pourrait profiter aux acteurs armés, qui exploitent les frustrations populaires et les divisions internes pour renforcer leur discours. Un notable du Nord-Kivu s’interroge sur les contradictions entre les discours politiques et la situation sécuritaire : « Félix Tshisekedi veut gouverner sans accepter la moindre opposition. Ses opposants sont parfois présentés comme faibles, tandis que son prédécesseur est publiquement pris à partie. Pendant ce temps, on observe les manifestations de l’opposition dans les rues et l’avancée des forces armées sur le front. Mais la réalité sur le terrain des hostilités est tout autre. »
D’autres critiques vont jusqu’à qualifier le mode de gouvernance de despotique, estimant que les décisions importantes sont prises sans suffisamment tenir compte des avis contradictoires.
Un analyste politique dénonce notamment la récurrence de certaines déclarations présidentielles autour de la Constitution et de la vision du chef de l’État : « Sous la vision du chef de l’État », « Je n’aime pas cette Constitution », ou encore « Qui peut m’interdire, moi, garant de la nation, de changer cette Constitution ? », sont autant de formules qui alimentent les interrogations sur les intentions du pouvoir et le respect des équilibres institutionnels. Ces déclarations, lorsqu’elles sont sorties de leur contexte ou rapportées sans vérification, peuvent également contribuer à polariser davantage le débat public.
Référendum ou élections : quelles priorités pour un pays en guerre ?
La question fondamentale demeure : pourquoi le pouvoir et sa majorité politique accordent-ils autant de place au débat sur le référendum et le changement constitutionnel alors qu’une partie importante de l’Est du pays échappe au contrôle effectif de Kinshasa ? Depuis les premiers affrontements dans les zones de Chanzu jusqu’à l’évolution de la rébellion de l’AFC/M23 et aux nouvelles configurations militaires, la crise sécuritaire n’a cessé de bouleverser l’équilibre territorial et institutionnel du pays.
Aujourd’hui, la perte de contrôle de plusieurs localités et les difficultés rencontrées par les institutions dans certaines zones du Nord-Kivu et du Sud-Kivu soulèvent une question essentielle : quelle est la priorité nationale dans un contexte où l’intégrité territoriale demeure menacée ?
Pour une partie de l’opposition et de la société civile, l’urgence devrait être la recherche d’une solution politique à travers un dialogue inclusif, notamment celui préconisé par les Églises catholique et protestante, ainsi que par plusieurs acteurs politiques non armés.
Mais cette proposition ne fait pas l’unanimité au sein de la classe politique. Le pouvoir et ses alliés continuent de défendre leurs positions respectives sur l’avenir institutionnel du pays, dans un climat où la question constitutionnelle devient un nouveau terrain de confrontation.
Pourtant, le référendum, les élections et toute initiative de réforme institutionnelle ne peuvent être dissociés des exigences de paix, de sécurité, de souveraineté et de stabilité nationale.
Un acteur politique exprime son inquiétude face à cette situation en faisant référence aux anciennes alertes d’Honoré Ngbanda sur le risque de balkanisation de la RDC : « N’est-ce pas la concrétisation progressive de ce que Honoré Ngbanda avait annoncé au sujet de la balkanisation du pays ? Il n’avait cessé d’alerter sur ce risque. Aujourd’hui, nous assistons à une situation qui ravive ces inquiétudes. Ce qui paraissait autrefois lointain semble progressivement nous rattraper », affirme-t-il.
Ces propos traduisent une inquiétude politique, mais la question de la balkanisation doit être examinée à partir de faits vérifiables et non de simples rapprochements ou prédictions.
Une République à la croisée des chemins
À plus de 2 000 kilomètres de Kinshasa, dans les territoires meurtris de l’Est, la population attend des réponses concrètes. Elle veut retrouver la sécurité, reprendre ses activités économiques, accéder aux soins de santé, envoyer ses enfants à l’école et circuler librement sur son propre territoire. Un taximan interrogé va jusqu’à employer le terme de « félon » pour qualifier le président Félix-Antoine Tshisekedi, estimant que celui-ci aurait trahi la confiance placée en lui par une partie de la population : « Il a trahi la loyauté que le peuple congolais lui avait accordée. Il a abandonné ses engagements pour servir ses propres intérêts. Autrefois, je lui faisais confiance. Aujourd’hui, certains propos et certaines pratiques me rappellent les dérives que nous reprochions à son prédécesseur », affirme-t-il.

Cette déclaration, qui relève d’une appréciation personnelle, illustre le niveau de désillusion exprimé par certains citoyens. La RDC se retrouve ainsi confrontée à plusieurs urgences simultanées : la restauration de son intégrité territoriale, la consolidation de ses institutions, la protection des libertés fondamentales, la lutte contre la désinformation et la préservation du vivre-ensemble. Car une nation ne se défend pas uniquement avec des armes et des discours patriotiques. Elle se défend aussi par la justice, la cohésion sociale, la responsabilité politique, la liberté de la presse et le respect de la diversité de ses citoyens.
Pendant que les canons tonnent à l’Est, Kinshasa peut-elle se permettre de transformer le débat constitutionnel en priorité nationale au risque de reléguer au second plan la paix et la souveraineté territoriale ? La question reste entière. Et pour les populations qui vivent quotidiennement les conséquences de la guerre, le temps des discours ne saurait remplacer celui des solutions
Alain WANDIMOYI