Depuis près de cinq ans, la guerre et les tensions politiques en République démocratique du Congo fragilisent profondément le paysage médiatique. Entre alignement politique, intérêts financiers, peur des représailles et propagande des belligérants, les principes fondamentaux du journalisme semblent progressivement céder du terrain. L’éthique, la déontologie et la responsabilité sociale du journaliste sont mises à rude épreuve, tandis que la désinformation, les fausses nouvelles et les deepfakes alimentent la division. Dans ce contexte, une question fondamentale se pose : qui informe encore le peuple congolais avec indépendance et responsabilité ?

Tribune de Alain Wandimoyi
Photojournaliste.

Du journalisme au militantisme : la crédibilité en péril

Depuis 2002, le paysage médiatique congolais semble progressivement perdre de sa crédibilité auprès d’une population de plus en plus divisée entre les discours du pouvoir et ceux de la rébellion. Aujourd’hui, dans certains espaces médiatiques, le bon journaliste serait celui qui défend un camp, parfois au mépris des principes fondamentaux qui encadrent la profession : l’éthique, la déontologie, l’indépendance et le respect de la vérité.

Cette dérive ouvre un boulevard aux fausses informations, à la désinformation, à la mésinformation et aux deepfakes. Ces outils de manipulation numérique accentuent les fractures sociales et politiques, devenant des instruments de propagande au service de ceux qui cherchent à consolider leur pouvoir ou à pérenniser une rébellion.

L’effacement progressif des règles professionnelles au profit des intérêts des différents protagonistes suscite de sérieuses interrogations chez les observateurs avertis. Deux tendances semblent désormais se dessiner : d’un côté, des professionnels qui transforment le journalisme en militantisme pour des intérêts pécuniaires ou politiques ; de l’autre, ceux qui tentent de préserver leur indépendance, parfois au prix de leur sécurité et de leur survie professionnelle. Entre les deux, certains choisissent le silence par crainte des représailles.

Pourtant, le peuple attend des journalistes qu’ils remplissent leur mission première : informer correctement, éclairer les consciences et contribuer à un meilleur changement.

La division nationale, un poison qui gagne les rédactions

La politique du « diviser pour régner » semble avoir profondément pénétré l’espace public congolais. Conséquence : une partie de la population accorde désormais davantage de crédit aux informations diffusées par des personnes sans formation journalistique ni véritable responsabilité éditoriale qu’aux contenus produits par certains médias traditionnels.

Les réseaux sociaux prennent progressivement le dessus sur les médias classiques. Les influenceurs deviennent des acteurs incontournables de la communication politique. Certains dirigeants n’hésitent pas à mobiliser des ressources financières pour soigner leur image et entretenir leur visibilité numérique, pendant que les médias professionnels, eux, peinent à survivre économiquement.

Plus préoccupant encore, certains journalistes empruntent le même chemin. Au lieu de se distinguer par la rigueur de leur travail, ils se rangent derrière différents protagonistes du conflit. L’information se retrouve ainsi suspendue entre faits vérifiés, rumeurs, propagande et manipulations.

De Chanzu à Goma et Bukavu : quand la guerre divise les journalistes

Depuis les affrontements et les différentes étapes de cette guerre, de Chanzu à Bunagana, en passant par Rwanguba, Rutshuru, Kiwanja, Kanyabayonga, Kirumba, Goma, Bukavu et d’autres localités, le journalisme congolais subit une dangereuse mutation.

La ligne de démarcation entre informer et défendre un camp devient de plus en plus floue. Selon la zone géographique dans laquelle ils exercent, certains professionnels des médias semblent adopter des positions qui épousent les intérêts des acteurs qui y exercent leur influence.

Des confrères d’hier deviennent ainsi des adversaires d’aujourd’hui. Sur les réseaux sociaux, les attaques personnelles, les injures et les invectives se multiplient matin, midi et soir.

L’information devient parfois unilatérale. L’apologie des autorités, le culte de la personnalité et la recherche du meilleur positionnement auprès des détenteurs du pouvoir prennent la place du travail journalistique.

Ceux qui osent traiter les faits avec objectivité sont parfois vilipendés, intimidés ou même emprisonnés. Cette situation plonge davantage la population dans une confusion où il devient difficile de distinguer l’information crédible de la propagande.

Le patriotisme ne se décrète pas, il se vit

Une autre dérive mérite une attention particulière : l’instrumentalisation du patriotisme dans le milieu médiatique.

Pour certains, être un bon journaliste revient désormais à reprendre systématiquement les discours accusateurs contre des boucs émissaires désignés : le Rwanda, Paul Kagame, Joseph Kabila, les infiltrés ou d’autres acteurs régulièrement cités dans les débats politiques.

Dans cette logique, certains professionnels des médias, au lieu de promouvoir les valeurs de leur métier, adhèrent à des initiatives et plateformes qui se réclament du patriotisme, notamment sous l’appellation de « journalistes patriotes ».

Pourtant, le patriotisme ne se décrète pas par une déclaration, une plateforme ou une campagne numérique. Il relève d’un état d’esprit, d’un engagement envers la nation et du sens de la responsabilité collective.

Être journaliste et patriote, ce n’est pas renoncer à l’esprit critique, encore moins devenir le porte-voix d’un pouvoir ou d’un mouvement armé. C’est précisément servir son pays en recherchant la vérité, en vérifiant les faits et en donnant à chaque citoyen les moyens de comprendre les enjeux nationaux.

Les imposteurs numériques supplantent les professionnels

Face à cette crise de confiance, les réseaux sociaux deviennent un espace où chacun peut désormais prétendre informer sans vérification, sans responsabilité éditoriale et parfois sans aucune connaissance des règles élémentaires du journalisme.

Par peur du vide informationnel, les imposteurs numériques occupent progressivement le terrain laissé vacant par certains médias professionnels.

Le paradoxe est saisissant : la RDC dispose de nombreuses chaînes de radio et de télévision, de journaux, de journalistes diplômés et de technologies modernes de communication. Pourtant, la qualité des contenus diffusés laisse parfois à désirer.

Au lieu de contribuer à l’éveil citoyen, certains espaces médiatiques deviennent des tribunes de glorification des personnalités, de propagation de la haine, de division communautaire et, dans certains cas, d’insultes publiques.

La manipulation politique a même réussi à installer une rivalité regrettable entre professionnels d’un même métier, fragilisant ainsi leur capacité à défendre collectivement la liberté de la presse et leur quatrième pouvoir.

Cette situation pose une question essentielle : où va le journalisme congolais lorsque ceux qui devraient éclairer l’opinion publique participent eux-mêmes à son obscurcissement ?

Retrouver l’église au milieu du village

Il est temps que les professionnels des médias ouvrent l’œil et le bon. Le journaliste congolais a une responsabilité historique à assumer dans la restauration de la cohésion nationale, la promotion de la paix et la consolidation de l’autorité de l’État.

Qu’elles soient légales ou de facto, les autorités qui exercent le pouvoir sur les différentes portions du territoire congolais sont issues de nos communautés humaines. Personne n’est ange, personne n’est diable. Cela ne signifie nullement que les responsabilités doivent être diluées ou que les abus doivent être tolérés. Au contraire, le rôle du journaliste est précisément d’interroger les actes, de documenter les faits, de dénoncer les abus et de donner la parole à toutes les parties, sans complaisance.

Les journalistes ne devraient donc pas disperser leurs énergies dans des querelles de positionnement politique ou des affrontements stériles sur les réseaux sociaux. Leur priorité devrait être la défense de l’information crédible, la promotion de l’éthique et de la déontologie, ainsi que la protection de leur indépendance professionnelle.

Pendant que les professionnels se livrent à des batailles de légitimité, la population reste exposée à la désinformation, à la mésinformation, aux manipulations et aux deepfakes qui deviennent viraux sur la toile.

Le journalisme n’est ni une arme au service du pouvoir ni un instrument de légitimation de la rébellion. Il est avant tout un service rendu à la société.

La RDC a besoin de journalistes capables de dépasser les clivages, de résister aux pressions et de replacer l’intérêt général au centre de leur travail. Il ne s’agit pas de défendre un camp contre un autre, mais de défendre le droit du peuple à une information juste, équilibrée et vérifiée.

Car lorsque le journaliste abandonne sa mission pour devenir militant, ce n’est pas seulement la profession qui perd sa crédibilité : c’est toute la société qui perd l’un de ses principaux remparts contre la manipulation.