À la frontière ougandaise, la cité de Kasindi vit au rythme des vagues de déplacés fuyant la terreur des ADF. Derrière les regards vides et la poussière des routes où s’entassent les rescapés, une autre guerre, invisible et silencieuse, se joue dans l’intimité des esprits broyés par l’horreur. Grâce à des cellules d’écoute psychosociale, des centaines de survivants tentent aujourd’hui de rompre le silence pour panser leurs traumatismes. Un travail de l’ombre que les acteurs locaux considèrent comme le pilier indispensable pour restaurer la cohabitation pacifique et consolider une paix durable.

Par Ebao Ezabele Elvis

Dans les ruelles bondées de Kasindi, le bruit des moteurs de motos-taxis et le tumulte du commerce transfrontalier peinent à masquer une détresse profonde. Ici, chaque visage croisé semble porter le poids d’un exode forcé. Les familles arrivent les mains vides, les yeux encore hantés par la lueur des incendies et l’écho des armes. À l’Est de la République Démocratique du Congo, les violences ne détruisent pas que les villages ; elles s’attaquent à l’esprit humain, laissant des plaies béantes que le temps seul ne peut refermer.

Dans son cabinet de consultation, le psychologue Kambale Mbavumoja Daniel reçoit chaque jour ces destins brisés : « Les attaques psychologiques sont nombreuses et d’une violence inouïe », confie-t-il, la voix grave : « Certaines personnes ont dû abandonner leurs champs, leurs récoltes, tout ce qu’elles possédaient. D’autres ont vu leurs proches se faire massacrer sous leurs yeux. Une fois installées ici, elles revivent sans cesse ces événements tragiques. Le sommeil s’évanouit, la peur devient permanente. Sans un accompagnement adapté, ces victimes basculent inévitablement dans des troubles psychiques profonds. »

La lueur d’espoir de Lubiriha

Face à cette urgence humanitaire invisible, l’Hôpital Général de Lubiriha est devenu un refuge pour les âmes en peine. Loin du tumulte des urgences chirurgicales, le service de prise en charge psychosociale offre un espace de silence et de parole. C’est dans ce lieu sobre que les survivants réapprennent, pas à pas, à respirer sans angoisse.

Assis sur un banc en bois dans la cour de l’hôpital, Monsieur Muhindo Kihimba accepte de témoigner, le regard fixé vers les montagnes environnantes : « Quand je suis arrivé à Kasindi, je n’étais plus qu’un corps vide, je n’avais plus de goût à rien », murmure-t-il : « Depuis que les relais communautaires m’ont orienté vers ce service, j’ai trouvé des personnes qui m’ont écouté sans me juger. Cet accompagnement personnalisé m’a sauvé. Il m’a aidé à retrouver peu à peu la tranquillité d’esprit, le sommeil et, surtout, l’espoir en l’avenir. »

Les sentinelles de la communauté

Le succès de cette reconstruction repose sur un réseau de solidarité d’une efficacité remarquable. Dans les camps de déplacés et les quartiers d’accueil, des hommes et des femmes veillent sur les plus vulnérables : ce sont les relais communautaires. Ce sont eux qui repèrent un isolement suspect, des pleurs incessants ou un comportement prostré pour guider les victimes vers la guérison.

Dans son bureau de consultation, Madame Sakina Hingana, conseillère psychosociale, coordonne cette chaîne humaine. Entre deux entretiens, elle explique son quotidien : « Notre force réside dans ce maillage local. Les survivants nous sont directement référés par ces relais ou par les petits centres de santé de la place. Lorsqu’ils franchissent notre porte, le premier remède, c’est l’écoute. Nous créons un climat de confiance, nous échangeons longuement avec eux. C’est un processus thérapeutique de longue haleine, mais notre but est qu’ils retrouvent progressivement leur équilibre psychologique et leur dignité. »

Pour les leaders d’opinion et les artisans de la paix à Kasindi, ce travail de reconstruction intime est le véritable ciment de la société de demain. Dans une région déchirée par la méfiance, guérir les traumatismes individuels apparaît désormais comme la seule voie possible pour restaurer la confiance brisée entre les communautés. Sans cette paix intérieure, aucune cohabitation pacifique durable ne pourra s’enraciner sur cette terre meurtrie.