Derrière les collines verdoyantes et les vastes pâturages des hauts et moyens plateaux de Fizi, au Sud-Kivu, se cache une réalité complexe, encore insuffisamment documentée : celle de Minembwe. Entre enclavement géographique, tensions identitaires, conflits fonciers et affrontements armés récurrents, cette partie de la République démocratique du Congo concentre des enjeux historiques, politiques, économiques et humanitaires qui dépassent largement ses frontières. À force de laisser prospérer les incompréhensions, les manipulations politiques et les violences communautaires, ne risque-t-on pas de fragiliser davantage le gigantesque navire qu’est la RDC ?

Par Alain WANDIMOYI

 Minemwe unn paradis naturel derrière le voile des conflits ; Depuis plusieurs décennies, le territoire de Fizi, à proximité de Mwenga, dans la province du Sud-Kivu, porte en sourdine les cicatrices de conflits qui semblent ne jamais trouver leur véritable dénouement. Située à environ 150 kilomètres au sud de Bukavu, cette région offre pourtant un paysage naturel remarquable. Ses collines verdoyantes, ses pâturages et ses terres à vocation agricole et pastorale se prolongent vers les majestueuses chaînes montagneuses des Mitumba.

Derrière cette carte postale se dissimule cependant une réalité beaucoup moins reluisante. Les dynamiques historiques, les questions foncières, les appartenances communautaires et les enjeux de gouvernance y sont souvent mal documentés, parfois présentés hors de leur contexte. Cette situation nourrit les incompréhensions, exacerbe les antagonismes identitaires et fragilise progressivement la cohésion sociale ainsi que l’économie locale.

Au cœur de ces tensions, Minembwe, aujourd’hui érigée en commune rurale, demeure l’un des foyers les plus sensibles des hauts plateaux du Sud-Kivu. Cette entité administrative semble condamnée à vivre au rythme des crises, sans jamais parvenir à jouir durablement de la paix.

L’histoire et la géographie, les grandes absentes de l’éducation nationale

Lorsqu’on veut effacer l’identité d’un peuple, on commence parfois par brouiller son histoire. Lorsqu’on veut maintenir une population dans l’ignorance, on néglige la connaissance de son environnement, de ses ressources et de sa géographie. Depuis l’accession de la RDC à la souveraineté nationale et internationale, la question de l’adaptation des programmes scolaires aux réalités historiques, géographiques et socioculturelles du pays mérite une attention particulière.

 

Comment comprendre les tensions qui secouent certaines régions du pays lorsque les citoyens connaissent si peu leur propre territoire ? Comment développer un sentiment d’appartenance nationale sans une connaissance suffisante de l’histoire des peuples, des provinces, des territoires et des entités qui composent la République ? L’enseignement de la géographie, de l’histoire et de l’éducation civique devrait constituer un socle essentiel de la citoyenneté congolaise. Il ne s’agit pas simplement d’apprendre à réciter les noms des provinces ou des chefs-lieux, mais de comprendre les réalités humaines, les particularités culturelles, les ressources et les interdépendances qui font la richesse de la RDC.

Car un peuple qui ne connaît pas son histoire peine à comprendre son présent et à construire son avenir. Aucune page de l’histoire nationale ne devrait être effacée, déformée ou instrumentalisée.

Minembwe, une identité géographique méconnue

Perchée dans les hauteurs des plateaux de Fizi, Minembwe est une commune rurale située dans une zone montagneuse dont l’altitude varie approximativement entre 1 900 et 2 500 mètres. Son environnement naturel est marqué par les chaînes des Mitumba, les pâturages d’altitude et les cours d’eau qui alimentent les bassins hydrographiques de la région, notamment celui du lac Tanganyika. Sa population est composée de plusieurs communautés, parmi lesquelles les Banyamulenge, les Babembe, les Bafuliru, les Barega et les Bashi, avec des implantations et des répartitions variables selon les localités.

Les estimations démographiques disponibles et les chiffres avancés dans le débat public doivent toutefois être examinés avec prudence, en l’absence de données récentes et consensuelles permettant d’établir précisément la population de cette entité. L’élevage et l’agriculture de subsistance constituent des activités économiques importantes pour de nombreux habitants. Mais l’enclavement, le manque d’infrastructures routières et les difficultés d’accès aux services sociaux de base constituent des obstacles majeurs au développement de cette région.

Minembwe reste ainsi une entité dont une grande partie de la population congolaise ignore la localisation exacte, les particularités géographiques et les réalités quotidiennes. Paradoxalement, ce sont souvent les détonations des bombes, les affrontements armés et les images de destruction relayées par les médias qui font connaître au grand public les noms de certains villages et localités de cette partie du pays. Faut-il attendre qu’une région soit bombardée pour que les Congolais découvrent son existence ?

Fizi, le ventre mou des conflits armés dans l’est de la RDC

Depuis plusieurs décennies, le territoire de Fizi demeure confronté à des cycles de violences armées, à des tensions communautaires et à des conflits fonciers qui compromettent sa stabilité. Malgré différentes initiatives de dialogue et de réconciliation, les efforts de rapprochement entre les communautés se heurtent régulièrement à des discours de stigmatisation et de rejet.

Certains acteurs politiques et autres entrepreneurs de conflits exploitent les différences linguistiques, culturelles et communautaires pour alimenter les antagonismes. L’appartenance ethnique devient alors un instrument de mobilisation politique, au détriment du vivre-ensemble.

Pourtant, aucune communauté ne devrait être collectivement tenue responsable des actes commis par des individus ou des groupes armés. La nationalité congolaise ne saurait être conditionnée par l’origine communautaire, la langue ou l’appartenance identitaire. La diversité de la RDC, qui compte plusieurs centaines de communautés ethnolinguistiques, devrait être considérée comme une richesse nationale et non comme une menace à neutraliser.

Des bombardements et le spectre d’une catastrophe humanitaire

Aujourd’hui, les hauts plateaux de Fizi, particulièrement autour de Minembwe, sont confrontés à une nouvelle escalade des violences. Les bombardements signalés, notamment ceux impliquant des drones et d’autres moyens de guerre, plongent les populations civiles dans une insécurité permanente. Dans un tel contexte, une exigence fondamentale s’impose aux parties belligérantes : distinguer clairement les populations civiles des combattants.

Le droit international humanitaire interdit de prendre délibérément pour cible les civils et impose aux parties au conflit de respecter les principes de distinction, de proportionnalité et de précaution dans la conduite des hostilités. Les habitants de Minembwe, comme ceux des autres localités affectées par les conflits dans l’est de la RDC, ont droit à la protection, à la sécurité et à l’assistance humanitaire.

Il est également urgent que les responsables politiques cessent d’opposer les communautés les unes aux autres à travers des discours de haine, de stigmatisation ou d’exclusion. L’histoire des conflits démontre qu’une population acculée, privée de perspectives et confrontée à la peur permanente peut perdre confiance dans les mécanismes de coexistence pacifique. Lorsque le désespoir s’installe, les possibilités de dialogue et de réconciliation deviennent de plus en plus difficiles.

Minembwe ne doit pas devenir un territoire abandonné à son sort

Derrière les affrontements et les rivalités politiques, il y a des hommes, des femmes, des enfants et des personnes âgées qui tentent simplement de survivre. Pour les habitants des hauts plateaux, Minembwe n’est pas seulement un nom régulièrement cité dans les communiqués militaires ou les débats politiques. C’est leur territoire de vie, leur environnement familial, leur espace économique et leur cadre d’existence.

Les bombardements répétés, les déplacements de populations, l’insécurité et les difficultés d’accès aux services essentiels exposent les habitants à une situation humanitaire préoccupante. Plus inquiétant encore, l’insécurité peut empêcher les organisations humanitaires d’accéder régulièrement aux populations qui ont besoin d’assistance. Cette réalité appelle une mobilisation urgente des acteurs humanitaires, des autorités compétentes et des partenaires internationaux. Le silence face à une telle situation serait une forme d’abandon.

La RDC, une puissance par sa diversité ou une géante fragilisée par ses divisions ?

La République démocratique du Congo possède d’immenses ressources naturelles, un potentiel humain considérable et une diversité culturelle exceptionnelle. Avec ses centaines de communautés, ses langues, ses traditions et ses particularités géographiques, elle dispose de nombreux atouts pour devenir une véritable puissance au cœur de l’Afrique. Mais comment transformer ces richesses en puissance nationale lorsque les différences deviennent des lignes de fracture ? Comment parler de cohésion nationale lorsque certaines populations vivent dans la peur, l’exclusion ou l’enclavement ?

Le cas de Minembwe devrait interpeller l’ensemble de la nation congolaise. Il ne s’agit ni de défendre une communauté contre une autre, ni de justifier les actes d’un quelconque groupe armé. Il s’agit de comprendre les racines d’une crise complexe, de protéger les civils et de rechercher des solutions durables.

La RDC ne peut construire sa puissance sur la négation de ses composantes humaines. Elle ne peut davantage consolider son unité en laissant les conflits identitaires devenir des instruments de conquête politique ou militaire. Minembwe est bien plus qu’un théâtre d’affrontements. C’est un révélateur des fragilités de l’État, des insuffisances de notre mémoire collective et des limites de notre cohésion nationale.

Si le gigantesque navire qu’est la RDC veut éviter de prendre l’eau, il est temps de regarder sous la surface de l’iceberg. Car les bombes peuvent détruire des villages, mais les divisions entretenues peuvent compromettre durablement le destin de toute une nation.