Privées de banques et asphyxiées par l’isolement économique sous l’administration AFC/M23, les populations de Goma et Bukavu subissent une double peine. À la rareté du franc congolais s’ajoute désormais la loi impitoyable des commerçants qui rejettent massivement les billets usés. Immersion dans un quotidien où l’argent « blessé de guerre » ne vaut plus rien et où la solidarité semble s’être volatilisée.

Au marché dit « Feu Rouge » de Bukavu, le vacarme habituel est transpercé par le grésillement d’un mégaphone. Une voix y propose d’échanger les billets de francs congolais et de dollars déchirés. Une ironie cruelle dans une ville où les vendeurs examinent chaque coupure à la loupe. Ici, la moindre fente est synonyme de refus catégorique :« Je m’étonne des commerçants de Bukavu, c’est comme s’ils vivaient sur une autre planète ou s’ils étaient des extraterrestres », s’indigne un passant, témoin d’une énième dispute entre un client et un marchand : « Depuis deux ans, aucun aéroport ne fonctionne, aucune banque ni coopérative n’ouvre ses portes. Ils pensent qu’on fabrique des billets neufs dans nos chambres ? »   https://fr.africanews.com/2026/01/23/rdc-economie-a-larret-a-goma-un-an-apres-la-prise-par-le-m23/

Quelques mètres plus loin, un père de famille contemple avec amertume son billet de 10 000 francs congolais solidement scotché, refusé alors qu’il tentait d’acheter des fruits : « C’est vraiment sadique. Qui pensent-ils punir ? Les politiciens ou les autorités de facto ? Ils se trompent sur toute la ligne. Vraiment, l’ennemi du Congolais, c’est le Congolais lui-même. »

Le drame du billet « miroir »

La détresse se lit sur les visages, même aux abords de la célèbre galerie « Chez Baba Chingazi », près du rond-point de la Liberté. Devant une officine pharmaceutique, un homme d’une cinquantaine d’années scrute un billet de 20 000 francs comme s’il cherchait son propre reflet dans un miroir.

Il retourne vers la pharmacienne et tente le tout pour le tout : « Moi, je ne vois pas où est le problème avec ce billet. Pourquoi refuses-tu de l’argent qui a cours légal ? Si tu attends des billets tout neufs, ce ne sera pas pour aujourd’hui et on va souffrir ici pour rien. Prends l’argent et sers-moi le produit de mon ordonnance ! »

La réponse de la jeune femme tombe, glaciale mais impuissante : « Pas question papa. Avec tout le respect que je vous dois, je ne veux pas perdre mon emploi. Mon boss est catégorique sur ce genre de billet. Je suis désolée. »

Des billets « blessés de guerre » n’ont pas droit de cité

Ce phénomène destructeur ne s’arrête pas aux frontières de Bukavu. À Goma, la psychose est identique. Dans les rues de la chef-lieu du Nord-Kivu, ces coupures usées et fatiguées par le temps ont trouvé un surnom tragiquement local : les « blessés de guerre ».

Dans cette zone coupée du système bancaire national, refuser la monnaie circulante s’apparente à un véritable suicide collectif. Michel, un habitant de Goma, ne cache plus son angoisse face à cette économie complètement asphyxiée : « Quand je vois comment on rejette l’argent, qu’aucun avion n’atterrit et qu’aucun guichet bancaire n’est ouvert, je panique », confie-t-il. https://congorassure.com/economie/2025/02/04/goma-absence-des-billets-de-banque-les-agents-du-mobile-money-imposent-leur

Pour ne rien arranger, le trafic est totalement interrompu entre Goma et les villes de Butembo, Beni, Bunia et Kisangani en raison d’une épidémie d’Ebola : « Je vois un avenir très sombre pour nous », soupire Michel.

Comme le clamait avec justesse le comédien de Goma Djasa Djasa dans l’un de ses sketchs : « Les habitants de Bukavu et Goma n’ont pas choisi la guerre ni l’AFC/M23, ce sont plutôt ces réalités qui se sont invitées chez eux ». Aujourd’hui, le rejet de ces billets usés exacerbe la détresse d’une population qui se sent abandonnée de tous. Un cri de détresse monte des Grands Lacs face à ce tueur silencieux qui enterre les vivants bien avant leur mort.https://www.radiookapi.net/2025/03/08/actualite/societe/lacces-largent-goma-sous-occupation-du-m23-un-casse-tete-avec-la

En érigeant le rejet des billets usés en règle commerciale, les Kivutiens ajoutent une couche de cruauté à leur propre calvaire. Un crime silencieux orchestré par la base, qui condamne les plus pauvres à la misère, les poches pourtant pleines de billets de banque légaux.

Alain WANDIMOYI