Contraint d’abandonner la forêt du Nord-Kivu, son milieu de vie naturel, le peuple autochtone pygmée tente de se réinventer une existence en pleine ville de Beni. Privées de leurs activités ancestrales comme la chasse, la cueillette et le ramassage, les familles déplacées se tournent désormais vers les métiers de l’artisanat pour conjurer la précarité. Au campement de Kiprihani, des femmes et des jeunes filles apprennent depuis quelques mois à confectionner des paniers, des objets en perles et à tresser les cheveux. Initié par les chefs coutumiers et porté par l’entrepreneuriat local, ce projet de relèvement économique ambitionne de transformer la vulnérabilité de cette communauté en autonomie durable, sous le regard des médias du Nord-Kivu engagés pour la cohésion sociale.

Reportage réalisé par Isaac Bin-NGEVE

De la cueillette à l’établi, un grand saut urbain

Pour les Pygmées déplacés à Beni, l’exil urbain s’est accompagné d’un véritable choc culturel. Privés de la forêt devenue impraticable, la survie ne pouvait plus dépendre de la générosité de la nature. Face à l’irrégularité de l’aide humanitaire, son Altesse Mwami Achou Taibo, un chef coutumier local, a pris l’initiative de mobiliser sa communauté pour trouver des solutions durables : « Là où vivaient les Pygmées, il n’y a plus de vie à cause de l’insécurité », déplore le Mwami Achou Taibo : « Déplacés ici en ville, ils sont confrontés à d’énormes difficultés. Nous avons donc pensé à leur apprendre des métiers pour renforcer leurs capacités : confectionner des bracelets en perles, des paniers, des chaînettes ou encore la tresse. Nous envisageons aussi la coupe-couture. Cette formation doit les aider à subvenir à leurs besoins et assurer leur relèvement économique. »

Si les bases de la formation sont jetées, le chef coutumier épingle désormais trois besoins logistiques urgents pour passer à la vitesse supérieure : le recrutement de nouveaux formateurs pour les niveaux avancés, l’acquisition de matériel adéquat, et la création d’un espace de vente adapté (boutiques, étalages, salon de coiffure équipé) pour écouler les produits.

Une adaptation surprenante et rapide

Pour matérialiser cette transition, la communauté a pu compter sur l’expertise de Sagesse Lwahivweka, une jeune entrepreneure locale à la tête de la structure SAG-Art. Durant des semaines, elle a partagé son savoir-faire avec les femmes du campement, saluant au passage leur grande réactivité : « Au début, nous étions 18 apprenants, incluant des femmes, des filles et des enfants. Au fil du temps, le groupe s’est resserré et j’ai fini la session avec 10 femmes pygmées », explique la responsable de SAG-Art : « Elles sont extrêmement intelligentes, elles se sont vite adaptées et ont adoré la pratique. Le seul vrai blocage reste l’insuffisance du matériel. Ce que nous avions suffisait pour les premiers pas, mais plus on avance, plus les besoins en fournitures augmentent pour progresser. »

Forger l’autonomie, perle après perle

Malgré le dénuement du campement de Kiprihani, la motivation des artisanes reste intacte. Chaque perle enfilée est perçue comme un pas de plus vers la dignité et l’indépendance financière.

Mère de cinq enfants, Marie Adonita témoigne de ce changement de quotidien : « Nous sommes en train de nous adapter à la fabrication des perles et des paniers. Ce métier va m’aider à générer de l’argent pour couvrir nos besoins essentiels : la nourriture, l’habillement, les soins médicaux et les frais scolaires des enfants. »

Même son de cloche chez sa compagne d’apprentissage, Tabibi Anesi, qui mesure le chemin restant à parcourir en regardant ses propres pieds nus : « Je vais vendre mes perles pour prendre soin de mes enfants, les scolariser, leur acheter des habits et des souliers. Regardez, moi-même je n’en ai pas encore. »

Loin de leur forêt natale, entre vulnérabilité extrême et résilience exemplaire, ces femmes autochtones écrivent une nouvelle page de leur histoire. Avec un appui ciblé des partenaires en équipements, ce modeste atelier de fortune pourrait rapidement transformer la solidarité locale en un puissant levier d’intégration et de paix durable pour la région.

Cet article a été réalisé dans le cadre du projet « Renforcement des capacités des journalistes et médias du Nord-Kivu sur le journalisme de paix pour la cohésion sociale », mis en œuvre par l’UNPC Nord-Kivu avec l’appui de la Direction du développement et de la coopération (DDC) Suisse. Ce projet vise à faire des médias de véritables acteurs de la paix et de la cohésion sociale.