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Entre crise sanitaire et asphyxie économique, les habitants des deux villes du Grand Kivu redoutent les conséquences d’une mesure qui les coupe de leur principal corridor de survie. Ils s’inquiètent aussi de l’exacerbation de l’épidémie par une migration clandestine et proposent plutôt une forte mobilisation des points de dépistage et de sensibilisation partout aux postes-frontières officiels.

Par Alain WANDIMOYI

Environ plus un mois depuis l’annonce de la fermeture des frontières entre la République démocratique du Congo et le Rwanda en raison de la menace liée à l’épidémie d’Ebola suscite une vive inquiétude parmi les populations de Goma et Bukavu. Déjà confrontés aux conséquences du conflit armé et à l’effondrement de nombreux services essentiels, les habitants craignent désormais un isolement total qui pourrait avoir des répercussions dramatiques sur leur quotidien, d’autant plus que le Rwanda, devenu la principale voie de sortie. Tenez, depuis la prise de contrôle de Goma et de Bukavu par l’AFC/M23, les villes rwandaises de Gisenyi et Cyangugu jouent un rôle essentiel pour les habitants des deux provinces du Kivu.

Avec la fermeture de l’aéroport international de Goma et la déconnexion du système bancaire congolais dans la région, le Rwanda est progressivement devenu le principal point de passage vers le reste du monde.

Qu’il s’agisse de voyager pour des soins médicaux, des études universitaires, des missions professionnelles ou des activités commerciales, la majorité des habitants transitent désormais par le territoire rwandais. Même pour certains déplacements vers l’intérieur du pays, notamment vers Beni, les voyageurs passent par le Rwanda pour des raisons de sécurité et de la sureté.

La fermeture de cette voie stratégique apparaît ainsi comme un véritable coup de massue pour une population déjà fragilisée.

« Nous avons tout raté »

Dans les quartiers de Goma, l’inquiétude est palpable. Les opérateurs économiques figurent parmi les premiers touchés.

« Nous avons tout raté. Je viens de perdre deux voyages d’affaires à l’étranger. Mes partenaires m’attendaient et plusieurs contrats risquent de tomber à l’eau. C’est un véritable gâchis », témoigne un commerçant de la ville.

Pour de nombreux entrepreneurs, cette situation risque d’entraîner des pertes financières importantes et de compromettre des mois de préparation.

Notamment des opportunités internationales compromises.  Les organisations de la société civile et les ONG ne cachent pas non plus leur désarroi. Plusieurs acteurs associatifs affirment avoir vu leurs projets suspendus du jour au lendemain : « Mes partenaires avaient déjà acheté mon billet d’avion pour participer à une conférence internationale. Je venais d’obtenir mon tout premier visa Schengen après plusieurs démarches. Aujourd’hui, je ne peux plus voyager à cause de la fermeture de la frontière et de l’aéroport de Goma », regrette un responsable d’association.

Au-delà de la frustration personnelle, ces annulations risquent également de réduire la visibilité internationale des organisations locales et de limiter leur accès aux financements et aux partenariats.

Une population déjà à bout du souffle

Dans une région marquée par près de trois décennies de conflits armés, les habitants estiment avoir atteint leurs limites. Déplacements forcés, insécurité, chômage, inflation et difficultés d’accès aux services de base ont considérablement fragilisé les ménages.

Pour de nombreuses familles vivant du petit commerce transfrontalier, chaque journée de fermeture représente une perte de revenus. Les marchés de Goma et de Bukavu dépendent fortement des échanges avec les villes voisines du Rwanda : « Nous comprenons le danger que représente Ebola, mais nous avons aussi besoin de vivre. Beaucoup de familles dépendent du commerce quotidien avec le Rwanda pour survivre », explique une commerçante rencontrée près de la frontière.

Le risque des passages clandestins « KU CHORA »

Si les autorités justifient ces restrictions par des impératifs sanitaires, plusieurs habitants doutent de leur efficacité à long terme.

Selon eux, la fermeture officielle des frontières pourrait encourager le recours aux voies clandestines, souvent dépourvues de tout contrôle sanitaire.

« Les personnes qui utilisent des passages illégaux (KU CHORA) ne seront ni contrôlées ni sensibilisées. Cela pourrait même augmenter le risque de propagation de la maladie », estime un habitant de Goma.

Plusieurs observateurs plaident ainsi pour le renforcement des dispositifs de dépistage, de surveillance et de sensibilisation aux points d’entrée officiels plutôt qu’une fermeture totale.

Entre prévention sanitaire et urgence humanitaire

Alors que les autorités politique et sanitaires poursuivent leurs efforts pour prévenir toute propagation de l’épidémie, les habitants de Goma et de Bukavu lancent un appel à une approche équilibrée qui tienne compte des réalités locales.

Pour eux, la lutte contre Ebola ne doit pas se transformer en une nouvelle épreuve pour une population déjà meurtrie par la guerre et les crises successives : « Nous voulons être protégés contre Ebola, mais nous ne voulons pas être coupés du monde. Aujourd’hui, cette frontière représente notre seule ouverture vers l’extérieur », résume un habitant de Goma.

Entre impératif de santé publique et nécessité de préserver les moyens de subsistance de milliers de familles, les autorités sont désormais confrontées à un délicat exercice d’équilibre. Pour les populations de Goma et de Bukavu, chaque jour supplémentaire de fermeture accroît le sentiment d’abandon et d’incertitude quant à l’avenir.