Face à la recrudescence de la justice populaire à Beni, Butembo et Lubero, défenseurs des droits humains et acteurs de la société civile tirent la sonnette d’alarme. Ils appellent l’État à rendre une justice équitable pour restaurer la confiance et stopper ces lynchages qui tuent de nombreux innocents.
La population du Nord-Kivu est instamment appelée à déférer tous les suspects devant les juridictions compétentes. Cette alerte fait suite à une recrudescence alarmante des cas de justice populaire dans les villes et territoires de Beni, Butembo et Lubero, où des personnes sont lynchées par la foule sans procès, emportant de nombreux innocents.
Par Anne BAGALWA
Au Nord-Kivu, le constat est alarmant. Des suspects pris en flagrant délit sont de plus en plus souvent pris en étau par des foules en colère. Sans procès ni vérification, ces lynchages publics se multiplient à Beni, Butembo et Lubero. Une situation tragique dans laquelle périssent de nombreuses personnes, parfois totalement innocentes.
Pour plusieurs habitants de la région, ce phénomène dramatique s’explique par un manque criant de confiance envers le système judiciaire, exacerbé par les traumatismes liés à l’insécurité persistante.
« Des personnes se rendent justice pour revendiquer leurs droits, parce que certains droits sont violés dans la communauté », explique un résident. Un autre habitant pointe du doigt les défaillances perçues de la justice : « Même si l’on attrapait des bandits, au lieu de les placer en prison, vous retrouviez la même personne en liberté deux jours plus tard. » Dans ce contexte de violences chroniques à l’est de la République démocratique du Congo (RDC), la détresse psychologique joue aussi un rôle majeur : « Il est presque prévisible que les gens développent le réflexe de se rendre justice eux-mêmes au regard des tragédies qu’ils traversent au quotidien. »
Un piège qui fragilise l’État de droit
Malgré ces tentatives d’explication, les conséquences de la justice populaire restent dévastatrices pour la communauté. Enock Syayikomya, acteur de paix et partisan de la non-violence, reste convaincu que cette pratique crée bien plus de problèmes qu’elle n’en résout. Selon lui, elle fragilise directement les instruments juridiques du pays.
« Cela détruit l’appareil judiciaire d’autant plus que la justice populaire n’obéit qu’à une seule logique : tuer ou vandaliser les biens d’une personne. C’est extrêmement grave, car on agit sans aucune forme de verdict ou de preuve », déplore Enock Syayikomya.
Reconquérir la confiance citoyenne
Pour éradiquer définitivement ce phénomène, Jean Bedel, défenseur des droits humains, propose que l’État congolais développe des mécanismes concrets pour reconquérir la confiance de la population. Cela passe impérativement par une justice transparente et équitable.
« Pour lutter contre ce fléau, chacun doit jouer sa partition. L’État doit assumer son rôle, surtout en rendant une justice de qualité et juste. De son côté, la population doit s’abstenir de se rendre justice et réapprendre à faire confiance aux tribunaux, car la justice populaire emporte toujours plus de victimes innocentes que de réels coupables », martèle l’activiste.
La non-violence active présente de réels avantages pour la stabilité sociale. Les textes légaux internationaux, à l’instar de la Déclaration universelle des droits de l’homme, rappellent en effet que la vie humaine reste sacrée et que nul ne peut en disposer en dehors de la loi.