Par Paul Zaidi
À Kasindi-Lubiriha, la poussière des pistes commerciales se mêle au ballet incessant des marchandises. Au cœur de ce tumulte, une révolution silencieuse a pris deux roues : celle des personnes à mobilité réduite. Hier marginalisés, ces hommes et ces femmes ont troqué la mendicité contre le guidon, devenant les maillons essentiels du flux de marchandises entre la RDC et l’Ouganda.
« Nous facilitons l’importation à l’aide de nos vélos, tout en assurant nous-mêmes la manutention », explique fièrement Kisa Bwira La Fontaine, haut cadre de la plateforme de l’union des associations des personnes vivant avec handicap. Pour lui, ce n’est pas qu’une question de logistique, c’est une reconquête de la dignité.
En finir avec la survie par la main tendue
L’époque où le handicap condamnait à l’isolement semble s’éloigner. Mumbere Kapitula, transporteur à la frontière, se souvient du mépris passé : « Auparavant, nous étions considérés comme de simples gardiens de parcelles. Nous avons pris la décision de nous séparer définitivement de la mendicité. »
Aujourd’hui, leurs vélos lourdement chargés de sacs et de colis ne transportent pas seulement des produits ; ils véhiculent l’indépendance financière. En devenant autonomes, ils cessent d’être une « charge » pour la communauté pour en devenir des partenaires.
Un vecteur de cohabitation pacifique
Cette activité a opéré un virage social inédit : elle crée des ponts entre « valides » et personnes en situation de handicap. Sur le terrain, une collaboration quotidienne s’est installée. « Je transporte des personnes vivant avec handicap depuis l’Ouganda jusqu’ici, et elles me paient. Je suis fier de travailler avec elles », confie un jeune pousseur de vélo sous couvert d’anonymat.
Cette symbiose économique forge un respect mutuel et une cohabitation harmonieuse dans une région souvent éprouvée. Cependant, pour que cette inclusion ne reste pas fragile, les associations locales et la société civile appellent désormais à un accompagnement structurel plus fort.
À Kasindi, le message est clair : le handicap n’est plus un frein, mais le moteur d’une nouvelle forme de solidarité transfrontalière.
Encadré Technique :
Défis douaniers : Une inclusion à l’épreuve des taxes
Si l’activité des transporteurs à mobilité réduite dynamise l’économie de Kasindi, elle n’en reste pas moins confrontée à des obstacles administratifs de taille. Le régime douanier simplifié, censé faciliter le petit commerce transfrontalier, est souvent source de confusion.
Selon les acteurs de terrain, plusieurs défis persistent :
• La reconnaissance du statut : Le manque de documents spécifiques pour ces vélos adaptés complique parfois le passage aux barrières, où les agents exigent des taxes identiques à celles des transporteurs motorisés.
• Le coût de la manutention : Bien que les personnes vivant avec handicap gèrent une partie du chargement, les frais de passage ougandais et congolais pèsent lourdement sur leurs faibles marges bénéficiaires.
• Les infrastructures inadaptées : Les bureaux de douane et les zones de contrôle ne disposent que rarement de rampes ou d’accès prioritaires, obligeant ces commerçants à patienter de longues heures sous le soleil, au milieu de la circulation dense des poids lourds.
Les associations locales plaident aujourd’hui pour une exonération partielle ou un guichet unique dédié, afin de pérenniser ce modèle d’autonomie financière unique dans le Grand Nord.